samedi 28 septembre 2013

Blanche c'est moi

de Françoise Lefèvre, éditions actes sud
"Comment se protéger derrière un masque lorsqu'on entend le raclement de la pelle qui creuse la fosse ? Malgré les ricanements qui accompagnent parfois ce genre d'aveu, je persiste et je dis que j'aime la page  que je vais écrire comme une amoureuse qui court à son rendez-vous. Et je crois qu'il en sera ainsi jusqu'à la fin mes jours. Cela doit être terrible d'être très vieille et toujours amoureuse. Je continue à ne rien comprendre au temps qui passe. Je sais seulement ce miracle qu'on peut se coucher "vieux" et se réveiller "jeune". Le contraire aussi malheureusement. Et cela à cause de l'amour ou de l'absence d'amour. On subit les mêmes métamorphoses quand on écrit."
Plutôt qu'un roman, une réflexion sur sa vie, son écriture, son inspiration.

lundi 16 septembre 2013

Le petit prince cannibale

de Françoise Lefèvre, éditions Actes sud
"Assise sur une chaise basse, l'enfant au creux des genoux ouverts, couché dans les plis du velours, un bras l'entourant, une main refermée sur ses pieds minuscules, on s'émerveille de se trouver dans cette attitude sacrée, le regard de l'enfant rivé au sien. Souvent, il s'arrête de téter pour répondre  au sourire de sa mère. Sourire où tremble le lait. Minutes de bonheur et d'éreintement où tout le corps nourrissant crie justice."
La femme qui se bat pour son enfant autiste, la femme qui se bat pour écrire, la cantatrice dévorée. Un livre à offrir.

lundi 9 septembre 2013

Le sens de la famille

"Chaque séisme identitaire, chaque infléchissement dans l'architecture précaire que je m'étais construite, me désarçonnait. Combien de choses me cachait-on encore et combien avaient été oubliées, ou perdues dans le processus d'effacement silencieux, de révision naturelle du temps ?
Je réitérai ma question. "D'où est-ce que je viens ?
- On a dit à tout le monde qu'on cherchait un bébé, et beau jour on a entendu parler d'un enfant qui allait naître, et c'était toi."
Avoir deux mères, deux pères ... pas si simple.

jeudi 29 août 2013

La vie immobile

de IKEZAWA Natsuki, éditions Picquier poche
"Je regardais la neige tomber sans bruit, sans fin, et je me rendais compte que ce n'était pas la neige qui tombait. Cette perception s'empara de ma conscience en un éclair, comme si quelque chose, soudain, avait émis un éclat de lumière devant mes yeux ; je retins mon souffle. Non, la neige ne tombe pas. C'est plutôt le monde sur lequel je me trouve qui s'élève toujours plus haut dans cet univers saturé de flocons. En silence, doucement, régulièrement, le monde poursuit son ascension. Moi, je suis assis sur un rocher posé au beau milieu du monde. La mer tout entière, cette prodigieuse masse d'eau, s'élève sans soulever une seule vague, et moi qui regarde cela je m'élève. La neige n'est rien d'autre que l'indice d'une ascension infinie."
le second récit s'intitule "l'homme qui revient" :
"J'ai été d'emblée captivé par cette musique. C'était comme si coulait dans ma bouche, goutte après goutte, une eau à la saveur subtile, de celles qui, par leur transparence, permettent de voir jusqu'au fond d'un puits. Et à mesure que je l'écoutais, j'ai perçu peu à peu, dans chacune des sonorités qui la composaient, des voix humaines, des voix qui m'étaient toutes familières. Pas seulement celles de gens que j'avais pu rencontrer, avec qui j'avais été intime autrefois, et qui de ce fait m'étaient restées dans l'oreille : il y en avait d'autres encore, voix écoutées en disque ou au cinéma, voix imaginaires de personnes dont je ne connaissais que le nom, auxquelles venaient se mêler celles du passé, celles d'êtres pouvant avoir vécu un millénaire plus tôt, et aucune ne se distinguait nettement des autres : la seule certitude qui jaillissait de ces sensations auditives, c'est qu'il y avait une multitude de voix différentes, et qu'elles résonnaient toutes ensemble."
Etrangeté et poésie, dans un quotidien presque ordinaire.

mardi 20 août 2013

La promesse du lendemain

de Hitonari Tsuji, éditions Phébus
"A la pause de midi, les enfants des autres classes vinrent le voir. La situation devenait intenable. Alors le garçon attrapa dan son casier le sac dans lequel in rangeait ses chaussures de sport, y fit un trou à l'aide d'un cutter, et s'en couvrit la tête. Il comprit enfin ce que ressentait l'homme qui avait un sac de toile sur la tête.
Ainsi affublé, il pouvait mettre une distance entre lui et le monde extérieur, et surtout, jamais il ne s'était senti aussi proche de lui-même. Il percevait clairement l'arrogance des gens et, même, la vraie grandeur du monde."

Des nouvelles étranges, une écriture délicate.

mardi 13 août 2013

Relevé de terre

de José Saramago, éditions Seuil
"Et c'est quoi, la France. La France, c'est un interminable champ de betteraves où l'on travaille à biner seize ou dix-sept heures par jour, c'est une façon de parler, car les heures sont si nombreuses que ce sont  toutes les heures du jour, plus quelques-unes aussi de la nuit. La France, c'est une famille de Normands qui voit entrer chez elle trois bêtes ibériques, deux Portugais et un Espagnol d'Andalousie, c'est-à-dire nommément Antonio Mau-Tempo et Carolino da Avo, de Monte Lavre, et Miguel Hernandez, de Fuente Palmera, lequel connaît quelques mots de français, une science d'émigrant, et grâce auxquels il annonce que les trois qui ont été engagés sont arrivés. La France, c'est un pailler qui abrite mal le manque de sommeil et l'assiette de pomme de terre, c'est un pays où mystérieusement il n'y a ni dimanches ni jours saints. La France, c'est un éreintement, deux poignards fichés dans les reins, ici et ici, un épuisement, un martyre des lombes, une crucifixion sur un lopin de terre."
Dur et réaliste. Un des premiers romans de Saramago dans son style si particulier. 

vendredi 5 juillet 2013

Exercice d'abandon

de Catherine Guillebaud, éditions du Seuil
Dans le règlement de navigation, il s'agit d'un exercice de sécurité. Ici, les deux abandonnés le sont par leur conjoint, et vivent un huis clos sur un bateau parcourant le Mekong. Bien vu !
"Et s'ils ne rentraient pas ? Il avait dit ça prudemment, comme pour ne pas provoquer le destin. Ou alors, s'ils ne rentraient pas tout de suite ? Après tout, s'il s'agit d'un coup de folie, il vaut peut-être mieux qu'ils le vivent jusqu'au bout, ici, au Vietnam, dans des lieux inconnus, des lumières inconnues, en dehors de leur vie. Comme une cavale mais qu'ils savent perdue d'avance. C'était sa thèse préférée, celle qui lui permettrait de pardonner lorsque sa femme rentrerait, dégrisée, malheureuse. Il n'aurait alors qu'à lui ouvrir les bras."