jeudi 29 août 2013

La vie immobile

de IKEZAWA Natsuki, éditions Picquier poche
"Je regardais la neige tomber sans bruit, sans fin, et je me rendais compte que ce n'était pas la neige qui tombait. Cette perception s'empara de ma conscience en un éclair, comme si quelque chose, soudain, avait émis un éclat de lumière devant mes yeux ; je retins mon souffle. Non, la neige ne tombe pas. C'est plutôt le monde sur lequel je me trouve qui s'élève toujours plus haut dans cet univers saturé de flocons. En silence, doucement, régulièrement, le monde poursuit son ascension. Moi, je suis assis sur un rocher posé au beau milieu du monde. La mer tout entière, cette prodigieuse masse d'eau, s'élève sans soulever une seule vague, et moi qui regarde cela je m'élève. La neige n'est rien d'autre que l'indice d'une ascension infinie."
le second récit s'intitule "l'homme qui revient" :
"J'ai été d'emblée captivé par cette musique. C'était comme si coulait dans ma bouche, goutte après goutte, une eau à la saveur subtile, de celles qui, par leur transparence, permettent de voir jusqu'au fond d'un puits. Et à mesure que je l'écoutais, j'ai perçu peu à peu, dans chacune des sonorités qui la composaient, des voix humaines, des voix qui m'étaient toutes familières. Pas seulement celles de gens que j'avais pu rencontrer, avec qui j'avais été intime autrefois, et qui de ce fait m'étaient restées dans l'oreille : il y en avait d'autres encore, voix écoutées en disque ou au cinéma, voix imaginaires de personnes dont je ne connaissais que le nom, auxquelles venaient se mêler celles du passé, celles d'êtres pouvant avoir vécu un millénaire plus tôt, et aucune ne se distinguait nettement des autres : la seule certitude qui jaillissait de ces sensations auditives, c'est qu'il y avait une multitude de voix différentes, et qu'elles résonnaient toutes ensemble."
Etrangeté et poésie, dans un quotidien presque ordinaire.

mardi 20 août 2013

La promesse du lendemain

de Hitonari Tsuji, éditions Phébus
"A la pause de midi, les enfants des autres classes vinrent le voir. La situation devenait intenable. Alors le garçon attrapa dan son casier le sac dans lequel in rangeait ses chaussures de sport, y fit un trou à l'aide d'un cutter, et s'en couvrit la tête. Il comprit enfin ce que ressentait l'homme qui avait un sac de toile sur la tête.
Ainsi affublé, il pouvait mettre une distance entre lui et le monde extérieur, et surtout, jamais il ne s'était senti aussi proche de lui-même. Il percevait clairement l'arrogance des gens et, même, la vraie grandeur du monde."

Des nouvelles étranges, une écriture délicate.

mardi 13 août 2013

Relevé de terre

de José Saramago, éditions Seuil
"Et c'est quoi, la France. La France, c'est un interminable champ de betteraves où l'on travaille à biner seize ou dix-sept heures par jour, c'est une façon de parler, car les heures sont si nombreuses que ce sont  toutes les heures du jour, plus quelques-unes aussi de la nuit. La France, c'est une famille de Normands qui voit entrer chez elle trois bêtes ibériques, deux Portugais et un Espagnol d'Andalousie, c'est-à-dire nommément Antonio Mau-Tempo et Carolino da Avo, de Monte Lavre, et Miguel Hernandez, de Fuente Palmera, lequel connaît quelques mots de français, une science d'émigrant, et grâce auxquels il annonce que les trois qui ont été engagés sont arrivés. La France, c'est un pailler qui abrite mal le manque de sommeil et l'assiette de pomme de terre, c'est un pays où mystérieusement il n'y a ni dimanches ni jours saints. La France, c'est un éreintement, deux poignards fichés dans les reins, ici et ici, un épuisement, un martyre des lombes, une crucifixion sur un lopin de terre."
Dur et réaliste. Un des premiers romans de Saramago dans son style si particulier. 

vendredi 5 juillet 2013

Exercice d'abandon

de Catherine Guillebaud, éditions du Seuil
Dans le règlement de navigation, il s'agit d'un exercice de sécurité. Ici, les deux abandonnés le sont par leur conjoint, et vivent un huis clos sur un bateau parcourant le Mekong. Bien vu !
"Et s'ils ne rentraient pas ? Il avait dit ça prudemment, comme pour ne pas provoquer le destin. Ou alors, s'ils ne rentraient pas tout de suite ? Après tout, s'il s'agit d'un coup de folie, il vaut peut-être mieux qu'ils le vivent jusqu'au bout, ici, au Vietnam, dans des lieux inconnus, des lumières inconnues, en dehors de leur vie. Comme une cavale mais qu'ils savent perdue d'avance. C'était sa thèse préférée, celle qui lui permettrait de pardonner lorsque sa femme rentrerait, dégrisée, malheureuse. Il n'aurait alors qu'à lui ouvrir les bras."

mercredi 19 juin 2013

Le livre du thé

de OKAKURA Kakuzô, éditions Picquier Poche
J'avais lu l'an passé un roman intitulé "le Maître du thé" qui évoquait le grand Rikyû. Les préface et postface de Sen Soshitsu m'ont été très utiles pour situé cette oeuvre, qui fait référence aujourd'hui. Ecrit vers 1905 par un homme à cheval entre les cultures orientale et occidentale, ce texte est d'une étonnante actualité.
"La chambre de thé fut une oasis dans le désert morne de l'existence, où des voyageurs épuisés pouvaient se retrouver et boire à la source commune de l'amour de l'art. La cérémonie évoquait quelque drame improvisé dont l'intrigue se nouait autour du thé, des fleurs et de la peinture. Nulle couleur en disharmonie avec les teintes de la pièce, nul bruit pour rompre le rythme des choses, nul geste pour faire obstacle à l'harmonie, nul mot pour briser l'unité environnante - tous les mouvements devaient être accomplis simplement et naturellement. Telles étaient les visées de notre rituel. Chose singulière, son succès ne s'est jamais démenti. Car une philosophie subtile le gouverne. Le "théisme" n'est autre que le taoïsme déguisé."

samedi 15 juin 2013

Clin d'oeil

Parmi tous les visages ornant cette façade, celui-ci est le plus humain. Il n'est pas un monstre, ni un singe, mais un grimaçant.
Lui sait que cette promenade sur le quai est prétexte pour alléger nos bourses ... Emportée par une envie "gastronomique", je me laisse tenter par la carte : une salade de harengs, un gratin de courgettes, mais pas de moules, car ce n'est pas encore la saison, comme cela est prometteur !
C'était bon, certes, mais il m'a semblé voir la grimace dans la glace, au moment de l'addition. Le fait maison, ça se paye (ma tête) !

mercredi 12 juin 2013

Calligraphie des rêves

de Juan Marsé, éditions Christian Bourgois
Histoire de Ringo, pendant le franquisme. D'après Antonio Lobo Antunes, Juan Marse est le plus grand écrivain espagnol vivant.
"Les premières gouttes tombent avant qu'il ait atteint les Ramblas. Il n'y a ni tram ni métro à cette heure du petit matin. Tant mieux, Ringo, à pinces jusqu'à la maison, sous la promesse de pluie. D'abord remonter les Ramblas puis traverser la place de Cataluna, déserte et spectrale, remonter le paseo de San Juan, et de là jusqu'à la Taversera pour tourner de nouveau à droite et prendre la rue Escorial. Au fond de certains porches émerge entre les ombres la fille de la glace, qui lui fait signe, en ouvrant son corsage. Pluie sur ses chaussures. Nuages gris dans la bouche. Le message rose dans sa poche."