samedi 20 octobre 2012

Ecorces

de Georges Didi-Huberman, Les éditions de minuit
  "C'est sur cette route, après la "sélection" sur la Judenrampe, qu'un fonctionnaire nazi s'est posté, entre mai et juin 1944, pour photographier les arrivants des convois de juifs hongrois, et notamment ces "inaptes" - femmes, enfants, vieillards - que l'on menait directement à la mort. En ce dimanche paisible de juin 2011, la route est vide : pas un touriste à l'horizon. Ce n'est qu'une voie caillouteuse pour se rendre de la zone ferroviaire du camp vers la zone des chambres à gaz. L'image que j'en saisis d'une visée sommaire et d'un simple geste du doigt est au fond bien plus retorse, en dépit de sa grande banalité, bien plus complexe que tout ce qu'on peut dire lorsqu'on espère tout d'une photographie ("oui, c'est là, c'est cela") ou au contraire, lorsqu'on n'en espère plus rien du tout (" non, ce n'est pas cela, car cela est inimaginable").
Il suffit d'un point de vue archéologique pour lever les fausses difficultés de cette alternative.Oui, c'est bien là, oui c'est cela qui résiste encore au temps : c'est bien cette route, ce chemin, ce sont bien ces deux haies de piliers en béton munis de barbelés. C'est bien le lieu de notre notre histoire. Mais ce lieu est désormais vide de tous les acteurs de sa tragédie. Le feu de l'histoire est passé. Parti avec la fumée des crématoires, enfoui avec les cendres  des morts. Est-ce à dire qu'il n'y a rien à imaginer parce qu'il n'y a rien -ou si peu- à voir ? Certainement pas. Regarder les choses d'un point de vue archéologique, c'est comparer ce que nous voyons au présent, qui a survécu, avec ce que nous savons avoir disparu."

Pour compléter, entretien avec l'auteur ici.

Réflexion sur la photographie, les lieux de mémoire, l'inimaginable.

dimanche 30 septembre 2012

Zakuro

D'Ali Shimazaki, éditions Actes Sud
"A la fin de la soirée, je décide de prendre une photo de famille. J'installe l'appareil au fond du salon. D'abord, je laisse ma mère s'asseoir au milieu du canapé et demande à tout le monde de se placer autour d'elle. Tsuyoshi nous dit : "Disons Chîzu !"Quand je regarde dans l'objectif, ma mère fixe l'appareil, les yeux écarquillés, alors que tout le monde sourit."
Le père n'est pas revenu de Sibérie, la mère l'attend, hors du temps. Ecriture délicate et simple, ou tout comme.

vendredi 14 septembre 2012

Week-end à Zuydcoote

Epave à Zuydcoote,  Marvic
De Robert Merle, éditions Gallimard
"Maillat sentit un picotement désagréable derrière la nuque, le long de son bras. C'étaient comme de petites aiguilles chaudes qui s'enfonçaient dans sa chair, il n'aurait su dire où exactement, et qui se déplaçaient sans cesse. Ce n'était pas douloureux, et pourtant, c'était à peine tolérable. Est-ce que j'ai peur ? se demanda-t-il avec étonnement."
Prix Goncourt 1949 pour son premier roman. Ecoutez "radioscopie".
J'ai retrouvé le côté philosophique qui m'avait plu dans "L'île". Je n'ai pas vu le film de Verneuil, et finalement, je préfère rester avec ma lecture personnelle.

dimanche 9 septembre 2012

Bientôt

Bientôt, ce sera terminé. Il vient de me l'annoncer, comme une évidence. Moi, je reformule pour être sure d'avoir bien compris. Décidément, on en apprend tous les jours !
La surprise passée, l'onde se propage, souterraine.
Alors, je réalise. Le combat va bientôt s'achever. Un soulagement, le danger définitivement éloigné. En même temps, je perds ma meilleure ennemie. Contre qui m'arc-bouter ? Elle quitte l'arène, je m'effondre dans la poussière.
"C'est cela, pas de grossesse spontanée après cinquante ans."

lundi 3 septembre 2012

Le Maître de thé

De Yasushi Inoué, éditions Stock

"Vous souvenez vous du chapitre concernant l'apprentissage du thé ? Je pense qu'il est dû à Monsieur Rikyû : au début, il faut obéir à tout ce que le Maître ordonne ; ensuite, s'éloigner de lui un certain temps : si le Maître dit d'aller à l'est, se dirige vers l'ouest ! Cette période de contestation est nécessaire pour trouver sa propre personnalité ; après quoi, il faut retourner à nouveau vers le Maître et son enseignement : l'imiter dans les gestes les plus simples, comme verser l'eau d'un récipient dans un autre ... Ceci vaut aussi dans la vie quotidienne."
On trouve aussi cette réflexion : "Le néant n'anéantit rien ; c'est la mort qui abolit tout".
Le style "simple et sain" de la cérémonie du thé, on le découvre par petites touches, descriptions minutieuses des objets et des scènes. L'intrique de l'histoire, elle, chemine sur des décennies. 


samedi 1 septembre 2012

L'Opéra balayé par la pluie

d'Olivier Eudes, éditions Diabase
Lucrezia Panciatichi
"Au dehors j'ai jeté un dernier regard sur le rideau détenteur du mystère de la maison, mais j'ai regagné la rue sans qu'un seul mouvement vienne déranger son ordonnance. Le ciel était toujours aussi désespérément limpide et la chaleur était telle qu'on attendait la naissance des mirages du désert. J'aurais aimé que le temps soit à l'image de mon état d'âme et qu'un orage brise la monotonie de ce bleu pour y plaquer le rouge de ses éclairs et ses presque ténèbres. J'ai rêvé d'un vent fou qui aurait expliqué la déraison de mon acte. Pourquoi avais-je fait cela ?"
L'auteur est lui-même resté un mystère, nous indique la préface. Vingt huit ans, et la maladie l'emporte. J'ai lu ce roman en pensant à l'absence de  celui qui l'a écrit, ce qui ne me vient pas à l'esprit pour un texte du 19eme.
La post-face conclut par "Bonjour, Olivier Eudes !". J'ajoute "merci et bravo".

dimanche 12 août 2012

Lilith


d'Alina Reyes, éditions Robert Laffont

"A travers les murs de la ville, je vois : la solitude et la misère. Et l'enragée activité sexuelle des humains. J'aime cette époque, car elle est enragée de sexe comme d'un rêve à jamais perdu.
Je vois la neige tomber dans une forêt profonde, et les corbeaux en croassant tracer de noires lignes entre les sapins.
Je vois la grande Nature dont nous nous sommes bannis.
Je vois la nuit se coucher sur cette forêt, la pénétrer, je sens les arbres et le ciel échanger leurs vastes et délicates caresses, et je m'en vais, chouette effraie, veiller de mes yeux ronds sur le coeur de la vie."

Lilith, c'est le titre qui m'a attirée, et puis la quatrième de couverture, et le visage de l'auteure. Je n'ai pas été déçue. Au passage, j'ai retrouvé les grottes de Gargas que je venais de visiter ...