samedi 7 janvier 2012

Le principe de réalité selon Dorn

"Avant de quitter Berlin, il fallait qu'Alfred établisse des listes où il inscrirait tout ce qui était susceptible de disparaître, afin que toute tendance à disparaître puisse être détectée à temps et qu'il puisse intervenir. Il n'avait pas encore surmonté le choc qu'il avait reçu en apprenant que le professeur avait brûlé toutes ses lettres. Tout ce qu'il ne conservait pas lui-même finissait par être détruit. La réalité est un processus de destruction. Ce qu'on appelle le principe de réalité est un système destiné à transfigurer ce processus de destruction. Pour éviter que les gens ne se mettent à pousser des cris de douleur, et ne s'arrêtent plus jamais de crier, on les habitue à penser que le temps qui passe apporte plus de choses agréables que de choses mauvaises. En réalité, c'est le contraire, mais il faut le gommer et le transfigurer. Il ne pouvait tout de même pas quitter Berlin sans savoir quelle musique on avait jouée pour les obsèques de sa  mère !"
Martin walser, Dorn ou le musée de l'enfance, éditions Robert Laffont.

mercredi 4 janvier 2012

L'île

"Il la regarda. Ce mot jouer, quelle trouvaille ! Ce mot seul, c'était tout un peuple, toute une civilisation ! Quel air innocent il avait ! On faisait une partie de cache-cache avec Itia sous les fougères géantes, et quand on l'avait attrapée, on jouait. Adamo et Itia, nus et enfantins sur la mousse comme deux bébés sur un  tapis ... Jouer ! Jouer ! La vie entière n'était qu'un jeu. le matin, quand il faisait frais, on jouait à pêcher des poissons. L'après-midi, on jouait à monter dans les cocotiers pour cueillir les noix. Le soir, quand la fraîcheur revenait, on jouait à chasser le cochon sauvage. Mais vers le milieu du jour, et en plein ventre du soleil, on gagnait l'ombre, et on jouait ... le verbe n'avait plus besoin de complément. C'était le jeu par excellence. le plus innocent des jeux."
Robert Merle, Editions Gallimard
Plutôt que roman d'aventure, réflexion sur le racisme, la démocratie ...

lundi 2 janvier 2012

Les intermittences de la mort

Papillon de nuit
Cher José, 
J'espère que tu ne seras pas chagrin de me voir citer un extrait de ton texte. Cela n'a pas été aisé, tu t'en doutes, comment choisir ? comment couper ? Mais j'avais besoin de tes mots pour approcher la mort.
Bises à Blimunda et heureuse éternité
Céline



"La femme prit le cahier de la suite numéro six de bach et dit, Ceci, C'est très long, cela prendra plus d'une demi-heure et il se fait tard, Je répète que nous avons le temps, Il y a un passage dans le prélude qui me cause des difficultés, Cela n'a pas d'importance, sautez-le quand vous parviendrez là, dit la femme, ou ce ne sera même pas nécessaire, vous verrez que vous jouerez encore mieux que rostropovitch. Le violoncelliste sourit, Vous pouvez en être sûre. Il ouvrit le cahier sur le pupitre, respira profondément, plaça la main gauche sur le manche du violoncelle, la main droite conduisit l'archet presque jusqu'à effleurer les cordes, et il commença. Il ne savait que trop bien qu'il n'était pas rostropovitch, qu'il n'était qu'un soliste d'orchestre quand le hasard d'un programme l'exigeait, mais ici, devant cette femme, avec son chien couché à ses pieds, à cette heure de la nuit, entouré de livres, de cahiers de musique, de partitions, il était johann sebastian bach lui-même, composant à köthen ce qui s'appellerait plus tard l'opus mille douze, des oeuvres presque aussi nombreuses que celle de la création. Le passage difficile fut franchi sans qu'il se fût aperçu de la prouesse qu'il venait d'accomplir, ses mains heureuses faisaient murmurer, parler, chanter, rugir le violoncelle, voilà ce qui avait manqué à rostropovitch, ce salon de musique, cette heure, cette femme. Quand il eut terminé, les mains de la femme n'étaient plus froides, les siennes étaient brûlantes, leurs mains se rencontrèrent donc sans surprise."
José Saramago, éditions du Seuil

jeudi 29 décembre 2011

Légendes

De Martin Winckler, éditions P.O.L
"Je ne sais pas quand commence cette curieuse dépendance, je sais qu'elle commence à Pithiviers au moment où je n'écris pas seulement des histoires mais aussi beaucoup de lettres.
Je n'écris pas encore aux écrivains. Je m'adresse à eux dans mes cahiers, car j'ai le vague sentiment qu'ils ne me répondraient pas. Et puis, comme je lis surtout des écrivains américains, j'ignore complètement où je pourrais bien leur envoyer une lettre.
J'écris aux journaux que je lis. Repérant un jour une erreur dans un dessin de John Buscema, sur un Marvel Comic rapporté d'Angleterre, j'écris au magazine pour la signaler - tout en précisant mon admiration pour Buscema et son Silver Surfer. On me répond quelques semaines plus tard en m'envoyant ... deux magazines flambant neufs, illustrés par mon dessinateur favori. Quelques mois plus tard, j'écris à Pilote une lettre très critique à laquelle René Goscinny répondra très gentiment."
Quand Martin Winckler raconte Marc Zaffran ... ou comment naît et grandit un écrivain.

mardi 27 décembre 2011

Mue

La mue comme une voilette précieuse,
Le dedans devient le dehors,
La couleur éclate.
Quand oserai-je en faire autant ?

vendredi 23 décembre 2011

La gourmandise


Comme le décrivent si bien les mots de René de Oldabia,
c'est bon la confiture sur les doigts.
C'est bon, c'est sucré, et c'est interdit.
En même temps, c'est amer quand le reproche retentit.
Et j'ai horreur d'être prise, les doigts dans le pot ...



mercredi 14 décembre 2011

La basse cour




Il était une fois une charmante poulette qui voulait devenir cocotte étoile, comme sa maman poule. Poulette rêvait de faire des pointes sur ses ergots, de s’envoler sur la scène des Folies de la Bergère, en agitant son truc en plume. Maman Poule dansait toujours au Cocori Cool, elle invitait souvent sa couvée à venir l’admirer. Quant à papa Coq, c’était le plus fort de la basse cour, car c’était un coq sportif : tous les matins, tour du poulailler en petite foulée, puis séries de pompes aile droite aile gauche, en finissant bien sûr au lever du soleil par un magnifique « Cocorrico ».
Pour apprendre à se dandiner gracieusement, Poulette se rendit dans une école de danse à Volaille ville. Comme la vie était différente de la basse cour : ici, les poulaillers faisaient dix étages, les œufs voyageaient dans des boîtes sur des rails, et surtout, on ne picorait pas les graines à même le sol, non, on se rendait au Mac Graines pour y déguster les « big extra suprêmes des volailles ».
Hélas, Poulette était du genre gourmande, et elle prit rapidement un peu de gras aux cuisses : rien de grave, elle était toujours charmante, mais maman Poule était un peu inquiète: « Combien de « big extra suprêmes des volailles » prends-tu par jour ?». Mais elle se garda bien de lui faire la morale, et lui raconta son dernier spectacle. Poulette adorait jacasser avec sa mère des numéros qu’elles faisaient chacune sur la scène. Papa Coq dit à sa fille : « ma cocotte, un bon entraineur te fera perdre facilement le peu de gras que tu as pris : si te veux, je chercherai pour toi quelqu’un de bien à Volaille ville ». Poulette était ravie des conseils de ses parents, car ce n’était pas toujours facile de faire les bons choix.
Maman Poule avait raconté à Madame Bio poule les aventures de Poulette. Celle-ci s’écria : « Comment ? On laisse les poulettes manger des « big extra suprêmes des volailles », alors qu’elles n’ont pas encore pondu un œuf ? ». Madame Poule Bio venait d’un élevage industriel, s’en été échappée pour suivre un coq de Bruyère, et vivait maintenant dans la basse cour. Ses os étant de mauvaise qualité, elle se déplaçait avec des béquilles. Elle était très soucieuse de l’alimentation, ayant ingurgité pendant des semaines des farines immondes. Dès la fin de la conversation, elle prit le premier vol de corbeaux et direction Volaille ville. Madame Poule découvrit le lendemain dans le journal que Madame Poule Bio avait saccagé avec ses béquilles tous les Mac Graines, et qu’elle était maintenant détenue dans le poulailler de sureté. « Pauvre Madame Poule Bio, pensa Maman Poule, tout ça pour aider ma Poulette ! ».
Poulette, en apprenant la nouvelle, laissa son paquet de chips au maïs, et se rendit aussitôt au sinistre « 22 les poulets ». Là, elle expliqua qu’elle connaissait bien Madame Poule Bio, que celle-ci était peut-être un peu excessive, mais que dans le fond, ce n’était pas une mauvaise poule de Bresse. Poulette et Madame Poule Bio rentrèrent à la basse cour, ailes dans ailes. Maman Poule et papa Coq étaient très fiers de leur Poulette : cette petite avait vraiment un cœur d’or, et pourra se défendre bec et ongles si besoin. Une grande fête fut organisée pour son retour : on dégusta de délicieux vers de terre, et Poulette et Maman Poule firent un duo de volaille, au son du Coq, dont tout le monde se souvint très longtemps.